L’art politique de Pyotr Pavlensky

L’art politique de Pyotr Pavlensky

Ses actes spectaculaires d'automutilation et de vandalisme l'ont conduit en prison en Russie et en France et ont brouillé les frontières entre l'art, la protestation et le crime. 

Aujourd'hui, l'artiste Russe Pyotr Pavlensky défraie la chronique après avoir mis à mal l'image politique du représentant de LREM pour les élections municipales de Paris. Pour l'occasion, Alix revient sur ses différentes actions activistes, avec un focus sur "Lighting" qui exprime particulièrement bien sa conception de l'art. 

En octobre 2017, Pavlensky a mis le feu aux fenêtres du rez-de-chaussée d'une succursale de la Banque de France sur la place de la Bastille. L'emplacement avait été choisi avec soin, car la Banque de France a été érigé à l'endroit où se trouvait autrefois la prison de la Bastille, prise d'assaut par les foules révolutionnaires en 1789. Dans le texte accompagnant l'oeuvre, intitulé "Lighting", Pavlensky déclare que la banque est un symbole de la tyrannie moderne où les banquiers centraux sont les nouveaux despotes.

 

"Lighting", 2017, Paris.

 

Alors que Pavlenski allait etre jugé pour son action, la salle d'audience était remplie de ses partisans. L'un d'eux, un artiste à barbe rouge nommé Sébastien Layral, s'est coupé le lobe de l'oreille pour l'occasion, rappelant la pièce de performance de Pavlensky de 2014, "Segregation", dans laquelle Pavlensky grimpait nu sur le mur d’un institut psychiatrique de Moscou et se coupait le lobe de l'oreille droite pour protester contre les abus politiques de la psychiatrie. Devant le tribunal, six jeunes femmes du groupe féministe FEMEN se tenaient torse nu, les lèvres cousues, la poitrine et le dos peints avec les slogans "Libérez Pavlensky" et "L'activisme n'est pas une maladie". Les policiers ont levé un rideau de couvertures en feuille d'or pour cacher les torses nus des femmes aux spectateurs, mais leurs poings silencieux se sont levés au-dessus.

 

“Segregation,” 2014, Moscow.

 

Avant son arrestation, Pavlensky a été largement salué par la critique pour être, comme l'a dit un journal britannique, "le saint patron de la dissidence russe". Il a été présenté dans une prestigieuse étude sur l'art russe en 2017 à la Saatchi Gallery de Londres et a obtenu l'asile en France la même année. Mais une fois qu'il a déplacé l'objet de sa critique de la Russie de Poutine à la démocratie occidentale qui lui a donné refuge, le gouvernement français - et même certains de ses partisans du monde de l'art - ont manifesté beaucoup moins d’enthousiasme.

 

Ce qui rendait l'affaire particulièrement incertaine, c'est que l'artiste lui-même ne demandait pas à être libéré. Pour Pavlensky, la procédure judiciaire fait partie intégrante de l'œuvre d'art. "Le but du gouvernement est de supprimer ou de neutraliser l'art, de me réduire à un vandale, un fou, un provocateur, mais l'affaire pénale devient une des couches de l'œuvre d'art, le portail par lequel vous entrez et voyez les mécanismes du pouvoir exposés".

 

“Carcass,” 2013, St. Petersburg.Credit...Maxim Zmeyev

 

Jusqu'à "Lighting", Pavlensky, qui a maintenant 35 ans, ne travaillait qu'en Russie. La plupart de ses "actions" consistaient en des actes spectaculaires d'automutilation ou d'endurance.

Pour la "Carcasse" de 2013, il s'est fait déposer, nu et enroulé dans des fils barbelés, devant le Parlement de Saint-Pétersbourg, en réponse à une série de nouvelles lois limitant la liberté individuelle. Plus tard cette année-là, dans "Fixation", il a attaché son scrotum avec un clou de style Crucifixion aux pavés de la Place Rouge pour symboliser la passivité du peuple russe.

 

 

"Fixation", 2013, Moscou.

 

Les Actionnistes de Moscou, avec leurs manifestations de guérilla dans des espaces publics non autorisés, ont insisté sur une sorte d'art qui ne pouvait pas être acheté. Pavlensky opère avec une éthique similaire, choisissant toujours des sites sous haute surveillance policière. Pavlensky souligne que "s'il y a une échelle d'expression, avec l'opéra à une extrémité et le terrorisme à l'autre, l'art politique est plus proche du terrorisme que de l'opéra".

 

"Seam", 2012, Saint-Pétersbourg.

 

Pour Pavlensky, l'action initiale n'est que le début d'un processus plus vaste. Même si chaque élément est calculé avec précision "Je dois pratiquer chaque geste avec soin, où je vais mettre mon pied, ma main, car une fois que j'y suis, tout va très vite et il y a tant d'imprévus". Ce qui l'intéresse, c'est la collaboration involontaire de l'État à son travail.

Une exposition de la Galleria Pack de Milan a présenté des photos de son dossier de police russe : des gros plans granuleux de lettres en relief sur un bidon d'essence, des images de télévision en circuit fermé d'un personnage cagoulé au coin d'une rue en hiver - des images que, comme il le souligne, des employés anonymes du ministère de l'Intérieur ont recadrées, montées et disposées avec un art délibéré. "Ce que je fais, c'est renverser la situation, et amener le gouvernement à faire de l'art", a-t-il déclaré. "Les relations de pouvoir changent, l'État entre dans l'œuvre d'art et devient un objet, un acteur."

Durant son école école d'art, Pavlensky en est venu à considérer la culture comme une institution d'État comme une autre, avec ses propres leviers de pouvoir. "Quand j'ai abandonné, ma véritable éducation a continué", a-t-il déclaré. "Je peux honnêtement dire que ma vie a été changée par l'art - par l'exemple d'artistes comme Caravaggio, Van Gogh, Duchamp, Malevich. J'ai vu que l'art aide à libérer - que le travail des vrais artistes était en constante collision avec le pouvoir".

En tant qu'étudiant en art, Pavlensky a rencontré le travail des Actionnistes de Moscou. L'un d'eux, Oleg Kulik, figure de l’art politique des années 90, se faisait passer pour un chien : nu, enchaîné, il aboyait aux passants pour rappeler l'animalité qui se cache sous le vernis de notre civilisation. Aujourd’hui, alors que Pyotr Pavlensky est accusé d’atteinte à l'intimité de la vie privée par Benjamin Griveaux, Oleg Kulik, defend Piotr Pavlenski. Il salue un digne héritier capable d'unifier contre lui toute la classe politique française, de Mélenchon à Le Pen. Pour Kulik, l'art se trouve toujours là où on ne l'attend pas. Dans l'affaire Griveaux, la pornographie révèle la nature du politique.